14 Jan Montrer ou non la zone de production dans un domaine viticole ? Une question de discernement, de récit et d’expérience

L’une des questions récurrentes de l’œnotourisme contemporain semble, à première vue, simple : faut-il montrer la zone de production d’un domaine (cuves, barriques, machines) lors de la visite ? La réponse, pourtant, n’est ni binaire ni universelle. Elle dépend du projet, du récit, du profil des visiteurs et —surtout— du discernement professionnel de celles et ceux qui ouvrent les portes du domaine.
Au Celler Devinssi, cette question nous accompagne depuis longtemps. Non pas comme un doute, mais comme un choix assumé. Nos expériences œnotouristiques donnent la priorité à la vigne, au paysage et à la dégustation, au point que la visite de l’atelier ou de la zone de production n’apparaît même pas dans l’énoncé des expériences proposées sur notre site. Ce n’est ni un oubli ni une lacune : c’est un choix.
La vigne et la dégustation comme cœur de l’expérience
Nous sommes un petit domaine artisanal, situé dans le Priorat. Nous travaillons avec des parcelles précises, avec une identité profondément liée au territoire, au sol, au climat et aux personnes. C’est pourquoi, lorsque nous accueillons des visiteurs, nous mettons l’accent là où le vin commence réellement : dans la vigne. C’est dans cet espace que l’on peut expliquer le pourquoi de chaque chose, que le récit se déploie naturellement et que le visiteur peut se connecter émotionnellement au projet.
La dégustation, quant à elle, est un moment de synthèse. C’est là que les mots deviennent sensations, que le paysage se transforme en arômes, textures et saveurs. Et c’est aussi —très souvent— un espace d’échange, de questions, de partage d’expériences. Nous ne souhaitons pas transformer ce moment en un passage chronométré. Nous préférons que les hôtes se sentent à l’aise, écoutés, avec la liberté de s’exprimer.
Et la zone de production ?

Cela ne signifie pas que la zone de production soit dénuée d’intérêt. Bien au contraire, notamment pour les visiteurs ayant une formation technique, les professionnels du secteur ou les personnes très intéressées par l’élaboration du vin. Dans ces cas-là, nous faisons visiter le chai, surtout dans le cadre de visites techniques, en adaptant le discours et le niveau de détail au profil du groupe.
Nous recevons toutefois aussi des visiteurs non professionnels qui nous demandent explicitement de « descendre au chai » pour voir les barriques et les cuves. Cette demande est parfaitement légitime. Mais la réponse ne peut pas être automatique. La visite comporte des contraintes de temps, l’espace est très réduit et, bien souvent, la dégustation se prolonge parce que la conversation le permet. C’est là que le discernement professionnel entre en jeu.
Bien sûr, en tant que guides et hôtes, nous devrions gérer le temps. Mais nous ne voulons pas le faire chronomètre en main. Pour nous, l’œnotourisme n’est pas une chaîne de production. C’est une expérience humaine, souple, vivante. Et cela implique de prendre des décisions sur le moment.
Transparence et alternatives

Pour les visiteurs qui sont déjà venus mais n’ont pas encore vu la zone de production, nous proposons une alternative claire : un dossier en ligne avec des photographies du domaine, des barriques et des cuves. Ce dossier est également disponible sur la table de dégustation, et peut être consulté tranquillement pendant la dégustation. Ainsi, l’information est accessible sans perturber nécessairement le rythme de la visite.
Pour celles et ceux qui prévoient de nous rendre visite, le message est simple : soyez explicites. Si voir la zone de production est important pour vous, merci de nous le signaler à l’avance ou pendant la visite. Cela nous aide à ajuster les attentes et à mieux gérer le temps.
À la fin de chaque visite, nous demandons toujours —de manière structurée— un retour sur l’expérience. C’est le moment approprié pour exprimer le souhait de voir la production, ne serait-ce que deux minutes (l’espace est réellement très petit), et pour aborder d’autres sujets pertinents. Votre avis nous importe.
Moins de processus, plus de récit
Tout cela rejoint directement une réflexion essentielle dans le domaine de l’œnotourisme. Dans son livre Marketing del enoturismo. 12 errores fundamentales, 12 propuestas alternativas, Lluís Tolosa identifie comme Erreur n°2 le fait de se concentrer excessivement sur le processus d’élaboration : expliquer en détail des processus œnologiques qui peuvent sembler complexes ou peu intéressants pour le visiteur moyen.

Son alternative est claire : raconter des histoires qui créent un lien émotionnel avec les visiteurs, afin de rendre l’expérience plus mémorable et plus accessible. Cette idée résume parfaitement notre manière de concevoir les visites. Nous ne renonçons ni à la rigueur ni au savoir, mais nous les mettons au service d’un récit qui ait du sens pour celles et ceux qui nous rendent visite.
En définitive, montrer ou non la zone de production n’est pas une question de tout ou rien, mais de cohérence, d’écoute et de respect du temps et des attentes de chacun. Et, surtout, de clarté sur le type d’expérience que nous souhaitons proposer.
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